"Whiplash" de Damien Chazelle

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"Whiplash" de Damien Chazelle

Message par Elise Fleurance le Mar 30 Déc - 20:53

Comme d'habitude, je réagis avant tout avec mes émotions : ce film m'a prit aux tripes, m'a transporté... Ce prof j'ai eu envie de lui sauter à la gorge... Le jeu des deux comédiens principaux était magnifique ! Je n'ai pas sentie la pression retombée, ou alors très peu (lors des séquences avec Nicole, ou avec ses parents)... Un stress permanent... Et la musique... de très bons moments où l'on a envie de partir avec eux dans le tourbillon des notes, de danser, de bouger en tous cas... Mais elle est aussi là pour accentuer cette pression constante... Pas un moment de répit... C'était difficile à supporter mais beau, très beau donc... Avec, peut-être, un petit bémol pour la mise en scène de la douleur : la sueur, les larmes, le sang... ça faisait un peu beaucoup... Mais il faut reconnaitre que c'est très bien filmé : la caméra au plus près du corps, de la batterie...etc...
Pour finir, j'aime à penser qu'Andrew garde la main, à la fin... Il prend la main et il la garde...
Elise.

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Re: "Whiplash" de Damien Chazelle

Message par scherzoteller le Ven 2 Jan - 18:07

Je repars avec une opinion très partagée sur ce film.

J'ai adoré l'esthétique, la réalisation, le jeu des acteurs et surtout l’extrême tension qui règne tout au long du film qui nous pousse à voir autrement la frontière entre un artiste et un sportif. La métaphore du boxeur/batteur était plutôt évocatrice (mains ensanglantées trempées dans la glace, bandages, cris du "coach"...)

Ce qui me gène dans ce film c'est que je n'adhère pas du tout au message véhiculé. On est mis face à un personnage extrêmement détestable (peut-être pas si caricatural que ça malheureusement) et son action n'est pas clairement condamnée.
La seule véritable victime de l'histoire est complètement survolée, le jeune suicidé est invisible. Au lieu de ça on nous présente un soit-disant "héros/victime" qui possède presque le même système de valeur que son bourreau. Andrew est ambitieux, il méprise la médiocrité et le fait savoir. Il condamne à contrecœur son bourreau du bout des lèvres sans aucune implication personnelle ("Dites moi où je dois signer"). Et dès que l'occasion se présente il revient en courant pour tenter d'impressionner son mentor et prendre une revanche.
Son attitude lors du concert est à mon avis méprisable:
- Il tire totalement la couverture à lui oubliant qu'un public est venu ici pour voir un orchestre de jazz et pas un solo de batterie.
- Il justifie la méthode de son maître au cours d'un soit disant combat David contre Goliath qui en fait se solde par une victoire de Goliath sourire au lèvres qui a enfin réussi à modeler son petit Charlie Parker à son image.
Cette fin bateau qui cherche à m'attirer la sympathie du protagoniste, parvient tout juste à me le faire voir comme une victime consentante, qui risque de nombreuse déconvenues à l'avenir mais qui les aura bien cherché... à moins que la victime ne devienne un jour bourreau... l'histoire ne le dit pas.

La séquence où Terence entraine son poulain sur un rythme ultra rapide montre pour moi un des aspects les plus détestables de la musique comme performance chiffrable (pour info on parle là d'un rythme de 400 pulsations minutes alors qu'un métronome standard va généralement jusqu'à 208). On trouve beaucoup ce genre de performances sur internet, souvent des "guitar heroes" chronométrées à jouer une trentaine de notes à la seconde, performance que seul un ordinateur pourra apprécier vu que l'oreille humaine n'en distinguera qu'une dizaine...
Et on oublie que jouer un morceau lent avec expressivité demande également un immense talent.

En conclusion je dirais que c'est un film magnifiquement réalisé,  qui nous présente des personnages et des émotions réalistes, mais le parti pris notamment à la fin (esthétique de croire à happy end) est plutôt condamnable.
Sans cette fin, on aurait pu tolérer un film neutre présentant une réalité dérangeante avec froideur, mais là on nous dit clairement que tout bien à défaut d'être au mieux dans le meilleur des mondes.

scherzoteller
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Imposer son rythme

Message par Alain-1 le Sam 3 Jan - 17:44

"Whiplash" développe des thématiques, presque de façons indépendantes d'une mise en scène trop évidente. Sa forme reste en retrait des problèmes qu'il pose, même si le film est très agréable à regarder.

L'une des lignes est le rapport de la colère au rythme. Le film met en vis-à-vis deux types de colère, une mauvaise colère réactive à l'autre (personnage) à partir duquel chacun forme un couple;  et une bonne colère à partir de laquelle ils affirment leur ligne et leur personnalité. Plus la colère malsaine du ressentiment est profonde, plus la colère saine est puissante à proportion. La bonne colère de l'élève s’exerce au moment opportun, à l'instant qui dépasse le sujet au-delà de ses capacités. Aussi bien peut-elle se préparer et la révolte est double. L'opportunité pour le maître obsessionnel se déploie dans le fait de lâcher ou de se retenir dès le début du film et d'en imposer la dynamique perverse. Tu peux y aller, te laisser aller, lâcher la gomme dit-il en substance, avant d'imposer l'exercice sadomaso de se caler sur son tempo comme un impossible à tenir. Dans une injonction par conséquent contradictoire (comme savent le mettre en place les adolescents à leur façon ou bien les pervers. C'est dans ces deux termes imposés que le maître déploie son emprise. L'opportunité de la colère chez l’élève acculé c’est d’ouvrir l'espace en prenant la place du maître quand cela devient une question de vie ou de mort à l'intérieur de la stratégie de destruction du maître.

En réalité ce qui se confronte c'est l'image de soi dans le jugement de l'autre (c'est cela la mort, celle de la reconnaissance des autres). L'horizon du film est "agonistique" au sens d'un combat qui n'est pas pour la vie et l'art, il l'est pour la première place en tant que telle, c'est à dire la domination de l'autre en tant que telle. La seule musique qui compte c'est l'imposition de SON rythme dans le joué ensemble. L'atmosphère est phallique. Le féminin n'y est que sous forme de prétexte et de décorum. Que ce soit les sentiments du maître y compris pour l'élève, ceux du père, ou ceux de la petite amie. L’exigence, en conformité avec le caractère obsessionnel du maître ne peut s'exercer que sur un seul plan. Alors que l’art on le sait s’exerce sur plusieurs plans dans une pluralité d'éléments. Ce sont à la fois les limites de l'exercice c'est à dire les limites de la musique, du concert et du film, que ceux-ci ne soient en fin de compte que du décorum, de la gonflette tout comme les biscoteaux du vieux phallus arqué, ne sachant pas débander en surmoi sévère. Imprimer son rythme ou bien imposer un sens et un seul c'est la même chose. D'où la réjouissance à l'inverse de voir toutes les digressions ou les variations du batteur sur la séquence finale. Avec en arrière-plan : sans ce phallus archaïque, ces variations seraient-elles possibles ? De fait le phallus de l'émancipation s’enchâsse dans celui de  celui de la domination et de la soumission. Le film ne tranche pas, au sens où les deux phallus sont réversibles. Sans dimension du "semblable" l'autorité ne tient pas, elle s'exerce par devers et au détriment. Les enfants le savent. Il faut bien qu'à un moment ils puissent exercer la leur. Ce à quoi les adultes les préparent et dont ils se réjouissent. Mais ici le semblable est un simulacre. Le maître joue au semblable qui implique la réversibilité, de façon à rendre les choses irréversibles.

Dans leur polysémie les thématiques soulevées croisent celles d’autres films. Par exemple l’ambiguïté de la libido dominante de « Portier de Nuit » ; par exemple les relations de pouvoir et le sadisme des représentants de l’institution de " Full Metal Jacket " mais tout le cinéma de Kubrick est sur ce thème. La condamnation de la non réciprocité dans une relation pseudo paritaire trouve un terme intéressant dans " Pas son genre " de Lucas Belvaux. Quand le personnage féminin jouée par Emilie Duquesne comprend qu'elle est placée de fait dans une position d’humiliation, elle quitte le terrain de jeu de la logique qui le constitue, contrairement au dénouement de "Whiplash" où le dominé prend la place du maître. Sur la question de l'exigence, de l'autorité du maître et de la rivalité "Black Swann" est meilleur au niveau cinéma,  tandis que "Whiplash " l'est au niveau thématique et ouvre mieux le débat.

Avec la composante homosexuelle qui est à peine effleurée, sous-jacente dans la lutte à mort, Il faudrait peut-être revoir aussi "L'inconnu du lac" qui déplace le problème de l'accrochage de l'amour avec la mort du point de vue de la rivalité. Alors que dans "Whiplash" ce qui se mène dans cette lutte à mort pour la première place se conduit dans une logique hétérosexuelle. A l’évidence le film construit néanmoins et c'est étrange un environnement pédérastique et une figure homosexuelle du maître qui séduit de fait et consonne avec la composante homosexuelle latente de l'élève. L’apparition du père en rival impuissant l’atteste. C'est bien d'amour dont il est question à travers la rivalité, de domination dans sa provenance latine dominus = maître. Ce que l'élève n'a pas il veut l'être. On peut se demander si dans la projection le désir ne va pas simultanément avec l'identification. Ce qui valide la thèse du désir mimétique de Girard, en regard des prétendants à la place de l'élève préféré. Désirer en l'autre ce que l’on n’a pas et que l'autre a et qui met en rivalité. On ne sait au final s'il préfère brutaliser (la façon de traiter sa petite amie par exemple ou sa famille) plutôt que d'être brutalisé. L'amour relie les deux personnages de façon non réciproque et non symétrique et pourtant en un point de rencontre où ce qui s'échange est et n'est pas le même, sauf de façon illusoire et ça marche à l'illusion partagée. Tout est dans cette conjonction disjonctive. Il y a des inversions, celui qui souhaite être brutalisé, prend le masque de la domination. Et inversement. Dans la réversibilité vers laquelle tend le film il pose une relation autant qu'un chiasme entre les deux termes. Où l'un des interprétations au final serait le gagnant-gagnant. Le film s'insère dans un décors idéologique inquiétant qui prélude au retour des républicains.


Dernière édition par Alain-1 le Sam 3 Jan - 23:19, édité 3 fois

Alain-1

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